vendredi 22 décembre 2017

CASABLANCA VILLE DE TOURISTES


CASABLANCA VILLE DE TOURISTES
Casablanca n’a pas de mellah à proprement parler.
De jeunes musulmans passent devant les maisons ou l'on aperçoit les cabanes de roseaux édifiées chaque automne par les israélites sur les terrasses en souvenir du temps ou leurs ancêtres campaient dans le désert.


1950.
Si le touriste est un monsieur qui exige qu'on lui serve sur un plateau, chaque matin, avec les croissants de son petit déjeuner, la splendeur d'un paysage analogue à celui du Grand-Atlas, de l'estuaire du Bou-Regreg ou du tour de Fès, Casablanca n'est pas une ville pour lui.
La capitale industrielle et commerciale du Maroc ne possède pas de sites, ni de monuments qui méritent les descriptions enflammées d'un Johanne ou d'un Baedeker. Du moins c'est ce qu'on dit et ce qu'on répète :
Casablanca n'est pas une ville touristique. Mais, en général, tout ce qu'on dit et même tout ce qu'on répète mérite d'être regarde à deux fois.
Casablanca n'est peut-être pas une ville touristique au sens qu'à Nice ou à Deauville on donne à ce mot, mais, incontestablement, c'est une ville de touristes. Pour se démontrer la vérité de cette proposition, il suffit d'ouvrir les yeux : les touristes sont là, dans les rues de Casablanca, à chaque arrivée de bateau ou d'avion. Ils se promènent par groupes, en calèches ; ces calèches si commodes pour visiter vraiment tous les quartiers d'une ville, pour s'imprégner de la réalité vivante qu'une grande cité constitue.
On les voit aussi, ces touristes, devant l'église du Parc Lyautey, sur la plage d'Aïn-Diab, sous les chemins ombreux d'Anfa, dans les rues de la vieille ou de la nouvelle médina, partout où il y a quelque chose à regarder, partout ou Casablanca montre son, ou plutôt ses visages de ville géante en pleine croissance.
Les chantiers eux-mêmes de Casablanca sont pittoresques. Ce ne sont pas les derniers objets sur lesquels se porte l'attention des touristes, et ceux-ci ont raison. Certes le passé tel que nous le révèlent les monuments catalogués est émouvant et instructif. Sous peine de recevoir un brevet de Béotien, il est impossible de ne pas admirer les Tombeaux Saadiens, cette merveille découverte par hasard. Il est impossible de ne pas rêver devant ces pierres, surtout si l'on évoque en même temps que Abd el Malek, le vainqueur de la bataille des Trois Rois, et El Mansour, les rois de France Henri III, Henri IV avec lesquels, ces sultans étaient en relations.
Mais le présent, et surtout l'avenir, en germe dans l'immédiat, sont encore plus exaltants.
Promenez-vous dans Casablanca en compagnie d'un Vieux Marocain, c'est-à-dire d'un homme qui n'est pas forcement âgé, mais qui a vu ce que vos yeux ne verront jamais, et que votre esprit a peine à imaginer :
La place de France occupée par un souk à bourriquots, la rue de l'Horloge transformée en une piste qui zigzague au milieu de cactus, la poste de la Bourse du Commerce installée au milieu d'une sorte de no man’s land, ou rien ne permet de prévoir le futur tracé du boulevard de la Gare.
Ecoutez votre compagnon qui vous parle de la naissance du port, de sa difficile construction, de la tempête qui a failli renverser la vedette du Général d'Amade, et dont les vagues ont arrosé tous ceux qui, sur le quai embryonnaire, assistaient au départ de l'illustre soldat. Ecoutez-le qui vous racontéIl la vie difficile et mouvementée des pionniers de 1907 et de 1912, du temps ou la ferme Amieux représentait pour les Casablancais un but d'excursion lointaine, à ne pas effectuer sans fusil.
Ecoutez-le qui évoque la colline d'Anfa, vaste et maigre pâturage, où les bergers, sous la tente, voyaient souvent les chacals et les loups semer la terreur parmi leurs moutons.
Il n'est pas besoin de remonter aux temps lointains et un peu mystérieux ou Casablanca s'appelait Anfa. Pour mesurer l'ampleur des transformations réalisées et des créations effectuées en ce point de la côte marocaine, il suffit d'écouter ceux qui ont été les témoins vivants de ces coups de baguette magique.
Le touriste n'est pas seulement pourvu d'un carnet de chèques-voyages et d'un appareil photographique. Il possède aussi un cerveau, il est capable d'apprécier la valeur humaine de ce qu'il voit, et Casablanca, sur ce point, lui offre des satisfactions surprenantes. Même si le touriste est pressé, même s'il n'a pas le temps d'écouter et de se renseigner, il ne peut rester insensible à la vue d'une grande ville moderne qui, littéralement, grandit encore sous ses yeux. Les chantiers de Casablanca, loin d'être des tares et des verrues, sont la parure fruste et prometteuse de cette cité dont les créateurs n'ont pas dit leur dernier mot.

 Une rue étroite de la vieille médina, ou chaque maison, ou chaque pierre garde le souvenir des journées tragiques d’août 1907. Mais qui se souvient des Evènements de Casablanca, et de l'insécurité à laquelle mirent fin les marins de l'amiral Philibert ?

Le même touriste pressé s'accordera quelques moments de flânerie dans la vieille médina. Ces rues étroites, cette foule bigarrée, ces maisons aux couloirs sombres qu'on devine pleines de vie, ces magasins dont les marchandises débordent sur les trottoirs, ces cuivres et ces tapis dont Schéhérazade se serait enchantée, ces « cafés » minuscules parfumés à la menthe, c'est l'Orient ; un Orient que la géographie situe à l'ouest de l'Afrique, mais dont les couleurs et les odeurs ne trompent point. Qu'on voit la médina au milieu de la chaleur et des bruits de la journée, ou sous le silence amical de la lune ; si belle pour qui goute en néophyte la douceur des nuits marocaines ; qu'on la voit en n'importe quelle saison, elle donne au visiteur des impressions qu'il comparera ensuite à d'autres, certes, mais qu'il n'oubliera jamais
Casablanca en effet est la porte du Maroc. C'est dans cette ville si européenne en apparence que le touriste découvre l'Orient marocain. C'est là qu'il s'arrête pour composer ou modifier son itinéraire. C'est là qu'il reçoit, tout en se délassant, une belle leçon d’énergie, et l'on peut être sûr qu'il saura gouter la saveur d'un tel paradoxe.
Le touriste, comme tout le monde, aime à être surpris. Casablanca est justement une ville étonnante. Par ses dimensions d'abord, par ses kilomètres de rues, par sa croissance rapide et continuelle, par la juxtaposition de deux civilisations, par l'organisation de sa nouvelle médina de la cité des Habous, déjà patinée, et des blancheurs d'Aïn-Chok. Il faut parler aussi de ses environs immédiats :
On ne peut avoir visité Casablanca sans avoir effectué le tour d'Anfa et admiré la villa blanche ou logea le Président Roosevelt. On devrait aussi se promener dans le vaste parc de l'Hermitage qui ressemble à une oasis de verdure aux portes de la ville, ou encore faire du footing sur la longue plage d'Aïn-Diab, entre les dunes boisées et l’Océan aux vagues toujours recommencées.
On devrait... mais dans une ville immense, les possibilités sont immenses.
Le jour, ou Casablanca sera aussi riche en hôtels qu'elle l'est en réalités touristiques, son nom s’inscrira parmi ceux des grands buts d'étape mondiaux. Elle sera, elle est déjà l'un des plus humains et, dans le siècle ou nous sommes, l'un des plus exaltants. Ce n'est pas faire preuve de chauvinisme, ou de particularisme que d'affirmer cela, c'est présenter une ville sous son jour vrai, et c'est aussi rendre un nouvel hommage à l'homme qui s'appelait Lyautey et qui a, de toute la force de son génie, voulu Casablanca.
  

 La blanche et vaste cité musulmane d'Ain-Chok à l'intersection de la route de Marrakech et du BD des crêtes. Une superbe vue qui émerveille tous les visiteurs.



 Des architectes français, MM. Cadet et Brion ont dessiné, pour le service des Habous, la 1ère nouvelle Médina de Casablanca. Dans un style très pur, de maisons blanches et des rues qui passent sous des portes voûtées, des enfants au crâne, rasé (sauf la natte rituelle) des mendiantes qui sont surtout des prieuses et des invocatrices. Des hommes en djellabas et de la lumière : C'est l'Orient...


jeudi 14 décembre 2017

Le Plan de Casablanca

Le Plan de Casablanca
Sur la table de dessin d’H. Prost
Historique. 
En 1906, Casablanca était une petite ville indigène abritée à l'intérieur de ses remparts. Aucune agglomération extérieure n’existait ; une campagne aride, de grands cimetières et quelques jardins l’entouraient ; les pistes accédant aux portes de l'enceinte seules découpaient un bled inculte. Un souk se tenait extérieurement à la porte Bab-el-Kébir, aujourd'hui Porte de l'Horloge.
Au commencement de 1914, la petite ville indigène était noyée au milieu d'un extraordinaire mélange de fondouks et d'habitations de tous genres, simples cabanes en planches, villas ou immeubles à cinq étages, s'éparpillant à plusieurs kilomètres des remparts.
A première vue, c'était un chaos invraisemblable, sans voirie possible, tellement le développement avait été rapide, partout à la fois et en tous sens.
De tous côtés, de grands lotissements s'étaient créés, chacun indiquant un centre possible à la ville nouvelle, et cela en un nombre considérable d'endroits très différents les uns des autres.
Une spéculation développée soudainement gênait beaucoup le vrai commerçant actif et constructeur, celui auquel nous devons le Casablanca d'aujourd'hui.
Les prix des terrains montaient à un point tel que les petites bourses étaient obligées de se grouper à plusieurs kilomètres du centre pour pouvoir acquérir de quoi construire une modeste habitation.
En présence de ces efforts aussi méritoires que désordonnés, il était bien difficile de définir quelle ville pouvait former la réunion de tant d'intérêts divergents.
Les positions exactes des éléments vitaux de la nouvelle agglomération auraient seules pu permettre à l'administration du Protectorat de donner les directives nécessaires et amener les intérêts à se fixer sur des emplacements déterminés, dans un but nettement défini.
Or, la situation future des éléments fondamentaux, port et chemin de fer, était inconnue. Il fallait aux techniciens le temps matériel pour les étudier, temps pendant lequel la spéculation se développait, gênant considérablement une administration que les capitulations rendaient impuissante à l'égard des étrangers.
Aucune législation n'avait pu être faite réglementant les dispositions des lotissements ; rien n'empêchait un étranger de construire où bon lui semblait, aucun alignement ne lui étant imposable.
Cependant, dès le, début du Protectorat, l'administration faisait empierrer les principales pistes et essayait de tracer un périmètre à la ville nouvelle, en créant un boulevard circulaire. Celui-ci fut négocié sans trop de difficultés, parce qu'il était loin du Socco, centre où s'exerçaient toutes les compétitions rivales.
Vers ce centre, une seule voie, de 15 mètres de largeur, la rue de l'Horloge, qualifiée pompeusement de boulevard, fut établie en dépit d'invraisemblables obstacles, et suivant un tracé qui, déviant dès son origine, tordu au gré des intérêts particuliers, part de la place de France pour arriver n'importe où. Les immeubles durables ou provisoires ont dû s'élever ainsi partout, sans qu'une direction d'ensemble puisse guider et coordonner la prodigieuse activité des Casablancais, malgré les louables efforts de certains propriétaires de lotissements auxquels on doit quelques voies comme le boulevard de Lorraine.
Aucun plan cadastral n'avait pu être dressé. De vagues relevés indiquaient à peu près les emplacements des grandes voies et des principaux lotissements, mais sans qu'il fût possible de repérer les parties construites. Impossible de se rendre compte de la densité réelle des constructions ; impossible de définir le tracé d'une artère quelconque, que les précisions apportées par les études du port et du chemin de fer, menées activement par l'administration, permettaient de déterminer.
Aussi, en mars 1914, le Résident général décide-t-il de faire dresser à tout prix une carte approximative de l'agglomération nouvelle. Ce travail fut fait en moins de deux mois par les soins du service topographique de Casablanca (capitaine 0).
C'est sur cette esquisse que furent ébauchés les tracés des principales voies dans leur direction générale. Des brigades de géomètres des Travaux publics devaient commencer le relevé exact des régions intéressées par le parcours de ces principales voies, quand la guerre éclata, désorganisant tout travail suivi et ordonné. Dans la suite, ce travail fut repris, mais lentement, bien lentement, trop lentement au gré de l'auteur du projet et des propriétaires intéressés.

M.H. Prost est certes très connu à Casablanca, puisque son nom est lié au plan de la ville Mais si le nom est sur toutes les lèvres, la personnalité du grand architecte reste à peu près dans l'ombre. Malgré son extrême modestie et à titre indicatif.



M.H. Prost est sorti Grand Prix de Rome de l'Ecole des Beaux-Arts où il a, quoique simple élève, profondément marqué son passage. En quittant la villa Médicis, il fit dans les pays d'Orient un long séjour, au cours duquel on lui confia-la, restauration de Sainte-Sophie de Constantinople.
Nous n'entrerons pas dans le détail des travaux auxquels il a attaché son nom. Un seul fait suffit à mettre en valeur le praticien à qui est confié le sort de nos villes :
M.H. Prost a obtenu le 1er prix au concours international d'Anvers, qui reste le plus important concours, d'Urbanisme de l'époque contemporaine.
M.- H. Prost, arrivé au Maroc en avril 1914, se mit tout de suite au travail. Casablanca eût pu l’effrayer : en débrouiller le chaos n'était pas chose commode. La seule pensée d'une telle : besogne faisait reculer les plus braves. Que fût-il advenu de Casablanca si M. Prost avait également reculé ?...
En octobre 1914, M. Prost présentait au Résident général l'esquisse du boulevard du IVème-Zouaves que l'on voit plus loin. Le général Lyautey fut séduit. Le sort de Casablanca, grande métropole sur l'Atlantique, était jeté.






    Casablanca. Projet d'élargissement du boulevard du IVème-Zouaves.       Dessin de H. Prost.


Vue d’Ensemble de La Ville et du Port.                           


Directives.
La conception du plan général d'une ville est guidée par des éléments fondamentaux exerçant une influence capitale sur la distribution des différents quartiers. Les voies d'accès, la nature du sol, le climat et les vents sont ces principaux facteurs.
Le plan de 1914 montre que si l'on fait abstraction des lotissements excentriques, les intérêts commerciaux ont amené le groupement logique des fondouks, dépôts ou magasins, sur les pistes les plus fréquentées reliant l'arrière-pays à la ville indigène d'où l'on accédait au port, encore à l'état embryonnaire à cette époque. Tant que le chemin de fer ne fonctionnera pas, ces voies transformées aujourd'hui en routes seront toujours les accès naturels de la ville, et leur activité continuera à augmenter avec la production de l'hinterland de Casablanca.
Le projet d'extension du port et la détermination de l'emplacement de la gare ont précisé les deux facteurs essentiels de la nouvelle agglomération. Le port, dont l'étude a déjà été présentée se trouve placé en bordure de la ville indigène et d'un très grand cimetière musulman, aujourd'hui désaffecté. Des terre-pleins, d'une surface considérable, seront gagnés sur l'océan, permettant de construire tous les hangars, magasins, dépôts, usines, gare maritime et autres établissements nécessaires à la vie du port. La ligne de chemin de fer Marrakech-Casablanca-Rabat sera tangente à l'est du territoire de la nouvelle ville. La gare se trouve très heureusement placée dans le même secteur que ces voies si actives sur lesquelles le commerce s'est installé dès le début. Par suite, la ville actuelle ne subira donc pas de très sensibles modifications dans le groupement de ses quartiers, du fait du nouveau moyen de transport. Une voie spéciale reliera les terre-pleins du port à la gare. C'est donc à l'est de la ville indigène, entre le port et la gare, sur des terrains traversés par les principales routes passantes, que doivent se grouper le commerce et l'industrie.
 Maintenant, plusieurs questions se posent :
Où se, fixera le centre des affaires ?
Où seront les quartiers d’agrément ?
Comment cette agglomération va-t-elle se développer ?
Pour essayer de s'en rendre compte, il faut observer que la nature du sol de Casablanca divise le territoire de la nouvelle ville en deux parties principales, très nettement distinctes, séparées par une limite commune sensiblement nord-sud.
A l'est de cette limite, le terrain est rocheux, ne permettant aucun aménagement de jardins. Le caillou affleure presque partout et les fondations y seront peu coûteuses. Au sud-ouest, au contraire, s'étendent de grandes surfaces de terre facilement irrigable. La partie Est est donc principalement celle qui, par sa situation, doit recevoir le commerce et l'industrie. Par contre, la partie Ouest, située en dehors de l'activité commerciale, semble être toute désignée pour les habitations de plaisance : les cité-jardin les plus modernes devraient s'y développer tout naturellement, de même que sur les collines bordant la périphérie de la ville, entre le fort Provost et le fort Ihler, d'où la vue est assez étendue sur l'ensemble de la ville et l'océan. Les vents régnants varient entre le Nord-Ouest et le Nord-Est pendant les trois quarts de l'année; l'hiver, les vents humides viennent de l'ouest. Les quartiers de l'ouest, déjà favorisés par la nature du sol, seront donc bien protégés contre les fumées et odeurs provenant des quartiers de commerce et d'industrie. Tels sont les arguments qui nous ont amené à étudier cette région en vue d'y installer des habitations avec jardins. Ces deux grandes divisions étant déterminées par une heureuse concordance entre la constitution du sol et les besoins de la ville, il y a lieu de tenir compte en outre d'un élément qui aura une influence importante sur la distribution des quartiers. Dès le début de l'occupation, d'énormes camps militaires furent élevés dans de vastes étendues de terrain situées à quelque distance au sud de la vieille ville.
Par une décision du Résident général (fin 1914),ces camps doivent être évacués méthodiquement à mesure que des casernements définitifs seront édifiés sur des emplacements choisis à la périphérie de la ville. Les terrains des camps devenus libres seront affectés à la création d'une place administrative, où devront être centralisés tous les organes directifs militaires et civils de la cité moderne. Un grand parc, où des espaces libres seront réservés aux sports et aux expositions périodiques, s'étendra en arrière de cette place, presque jusqu'au boulevard circulaire. Ainsi, les services publics et les terrains de promenade et de sport se trouveront situés entre les deux grandes divisions de Casablanca : les quartiers commerçants d'une part et le quartier de plaisance d'autre part. C'est là que s'élèveront le Palais de justice, l'Hôtel du commandant militaire, l'Hôtel de ville, l'Hôtel des postes, le Cercle militaire, etc., formant un groupement d'édifices importants.
Nouveaux quartiers indigènes.
Une des caractérisques de Casablanca est son extension indigène. C'est un cas peut être unique dans les villes musulmanes du nord de l'Afrique. Le gros trafic d'affaires qui s'est produit dans cette ville a nécessité une main-d’œuvre nombreuse que les Européens n'ont pu fournir. Les salaires élevés ont attiré une population indigène venue de toutes parts. Pour abriter cette population nouvelle, d'infâmes agglomérations, immondes foyers d'infection, se sont développées un peu partout, au hasard, gênant considérablement les quartiers européens, au milieu desquels elles se sont glissées. Ces agglomérations disparaîtront. Un parti énergique a été pris.
Une nouvelle ville indigène se crée de toutes pièces par les soins de l'administration du Protectorat en association avec l'administration des Habous, pour réaliser une œuvre de bienfaisance et d'hygiène. Cette ville neuve est située hors de tout groupement européen, à proximité du nouveau palais du Sultan, sur la voie la plus fréquentée par les indigènes, à peu de distance de la nouvelle gare et des futurs quartiers de commerce et d'industrie. Une ligne de tram mettra ce village en communication directe avec le port.
Voies principales.
Casablanca est avant tout une ville de commerce. Il faut donc qu'on y circule facilement en tous sens. Une ossature formée d'un certain nombre de voies aussi directes que possible, doit mettre en communication rapide les différentes parties de la ville. De ces voies, certaines existent à l'état embryonnaire qui doivent être élargies. D'autres seront formées de fragments de voies actuelles qui, réunies, composeront un ensemble. D'autres enfin sont de création complètement nouvelle. L'examen de ces voies peut permettre de déterminer les principaux centres d'activité résultant de leur tracé. Une des grosses difficultés du plan de Casablanca est la gêne considérable que causent la ville indigène et l'énorme cimetière musulman situé entre le port et la nouvelle ville actuelle, empêchant toute communication autre que le boulevard du IVème-Zouaves et la rue de la Marine. Par un hasard de tracé, ces deux voies prolongées sur les terre-pleins du port doivent aboutir à l'épicentral où accosteront à quai les principaux paquebots des compagnies de navigation. C'est donc par ces deux voies que les voyageurs venant à Casablanca pénétreront dans la ville. Le boulevard du IVème-Zouaves, débouchant à Sidi Belyout et élargi par une vaste opération de voirie, permettra la jonction facile du quai d'embarquement et de la place de France, sorte de gare centrale pour tous les trams convergeant de la périphérie vers ce point. Ce boulevard, prolongé par la rue du Général d'Amade, relie ce centre actif à la place Administrative, située quelques centaines de mètres plus au sud. La rue de la Marine, d'autre part, forme la jonction de deux grands courants de circulation, l'un venant de la route de Médiouna et l'autre de la route de Marrakech, parla rue des Ouled Harriz; mais aucune place, autre que les carrefours indispensables, ne vient intéresser cette artère, qui sera très circulante.
De ces deux voies, rue de la Marine et boulevard du IVème-Zouaves, il semble bien que c'est sur cette dernière que se formera l'axe de la ville normal au port. La ville indigène, qui est sans intérêt artistique, et qui ne peut guère convenir aux nécessités du commerce européen, disparaîtra et sera en grande partie absorbée par la ville nouvelle. Celle-ci, logiquement, doit arriver à s'étendre directement en contact avec le port sur toute son étendue.
Deux voies parallèles au front de mer réuniront toutes les artères de la ville:
1°/ La rue de la Gare reliant aussi directement que possible la gare à la place de France;
2°/ La grande traverse qui va de la gare au phare d'El Hank, mettant en liaison tous les quartiers Est et Ouest.
Enfin, le boulevard de Lorraine prolongé formera une ceinture intérieure parallèle au boulevard Circulaire. Telles sont les artères principales du plan. L'ossature ainsi tracée doit permettre à chacun de se placer où son intérêt le guidera. L'avenir, avec ses données imprévues, décidera seul du développement respectif des différents quartiers.
 Sans doute il est regrettable de n'avoir pu donner plus de largeur à certaines voies, mais la nécessité de respecter nombre d'immeubles existants, qui sont des éléments de prospérité de la ville, jointe aux conséquences financières qu'aurait entraînées la création e voies plus larges, nous ont obligé à donner souvent aux voies nouvelles un profil qui est le minimum indispensable à la circulation. La création d'espaces libres, dans le quartier Est, a été rendue presque impossible par la fâcheuse spéculation qui a faussé la valeur des terrains. Les lotissements de la première heure, si espacés, ont amené la création d'artères, mettant en valeur un territoire très développé, trop développé peut être. Cependant, si cette disposition a les inconvénients de l'entretien d'une voirie considérable, elle peut présenter un grand avantage au point de vue du problème de l'habitation. Dans les villes modernes d'Amérique, d'Angleterre, de Belgique ou d'Allemagne, par suite des nombreux moyens de transport rapide (généralement tramways à trolley), le centre des affaires est presque exclusivement occupé par les bureaux, les comptoirs de commerce, les banques. Il est relativement peu peuplé. Les habitants, au lieu de s'enfermer dans les abominables caravansérails modernes où l'espace, l'air et la lumière sont mesurés parcimonieusement, vont se loger dans des milieux plus verdoyants et où le prix du terrain est peu élevé. Rien n'empêche qu'il en soit fait de même à Casablanca ; et peut-être verrons-nous les habitations individuelles se développer, isolées ou groupées, loin du centre, dans les feuillages.
Les cités jardins et les cités ouvrières, par la construction en série, devraient résoudre le problème de l'habitation à bon marché, l'habitation individuelle étant la seule qui permette à une population de vivre dans de bonnes conditions d'hygiène. Dans tous les pays où ce système est pratiqué, la population a considérablement augmenté (en Belgique et en Allemagne principalement), alors qu'en France la population diminue en grande partie par suite de l'impossibilité où sont les familles nombreuses de se loger convenablement Sans doute elles y parviennent tant bien que mal; mais c'est en s'empilant dans des locaux trop étroits où la tuberculose a bientôt fait d'exercer ses ravages. On aurait tort de l'oublier: le problème de la repopulation est intimement lié à celui de l'habitation.

La grande étendue de la ville nous a permis d'établir des règles d'hygiène satisfaisantes, limitant les hauteurs des immeubles et les dimensions des cours dans des proportions qui satisfont aux conditions de l'hygiène moderne. Les emplacements réservés aux établissements d'enseignement, actuels et futurs, et aux hôpitaux, ont été spécialement choisis. Leur pourtour est aménagé de manière à leur garantir un large isolement pour les maintenir dans les meilleures conditions de salubrité. Disons encore que la première œuvre qu'il faut à tout prix encourager, est le boisement des environs de la ville. Que ce soit à Okacha, à El Hank, à l'Anfa ou à Sidi Abderrahmane, il faut, à la place de ces déserts de sable et de cailloux, créer des oasis de verdure La Société d'horticulture de Casablanca, grâce à un généreux donateur, est en possession d'un vaste terrain facilement irrigable, où elle prépare un parc qui sera un joli but de promenade à proximité de la ville. Près de Sidi Abderrahmane, une pépinière doit être créée. En outre, le Service des forêts s'efforcera de boiser toutes les parties de la côte qui s'y prêteront, afin de permettre aux habitants de Casablanca de trouver de l'ombre et de la verdure dans le cadre grandiose que forment les rives de l'océan.
En résumé, je crois que la nouvelle ville de Casablanca sera pratique et saine. C'est déjà bien. Mais je voudrais pouvoir ajouter que Casablanca sera aussi une belle ville moderne. Elle le sera, si l'œuvre entreprise est poursuivie avec unité et méthode. Pour cela, il faut que chaque habitant y contribue pour sa part. La beauté d'une grande cité ne tient pas seulement au plan général, à l'application rationnelle de quelques idées directrices et au goût d'un artiste. Elle est avant tout une œuvre commune. Le style de chaque construction particulière, le dessin d'un jardin, la disposition de chaque partie, le visage de chaque chose participent à la valeur de l'ensemble. Sur cette vieille terre d'Islam, la France continue, en pleine guerre, son œuvre de paix et de civilisation. Et cette œuvre n'est pas seulement une affirmation de volonté et de puissance; elle est surtout, en ces heures de crise mondiale, un enseignement et un exemple. Or, quelles que soient les modifications et les données nouvelles qu’apportera l'avenir, Casablanca est et demeurera la porte d'entrée et la capitale économique du Maroc.
Il est donc sage de soigner cette porte d'entrée. C'est ici, c'est sur ses impressions premières, que l'étranger qui débarque nous jugera. J'ai mis toute ma foi dans cette pensée que Casablanca, grande métropole et grand port, sera une œuvre vraiment française, image du génie d'ordre, de mesure et de claire raison de notre pays.

H. PROST.

mardi 12 décembre 2017

Le Pain Gautier

Le Pain Gautier.

BOULANGERIE MODERNE A CASABLANCA

Fondé en 1913, cette boulangerie n'a cessé de progresser chaque année. Située à cette époque dans la Médina, elle a été transférée dans un nouvel immeuble construit à cet effet en 1923. Prenant sans cesse de l'ampleur, d'énormes agrandissements ont été fait, et notamment en 1930 et 1948.

M. Gautier qui est un Marocain de la première heure a su, par son travail opiniâtre, donner un bel exemple. Loin de s'égarer en tentatives diverses et en créations divergentes, il a voulu consacrer toutes les ressources financières et expérimentales que dix années lui ont permis d'acquérir dans sa partie, a l'installation d'une boulangerie douée de tous les perfectionnements actuellement utiles.

Le Pain Gautier. Rue Laperouse. Vue de l'usine.

M. Gautier a vu grand, mais sans exagération. Il a installé son établissement dans un quartier neuf, dans un vaste immeuble, dont une partie est prise par des appartements modernes et qui, n'était la cheminée qui domine, ne présente nullement l'aspect d'une usine. C'est pourtant une usine et d'une sérieuse capacité puisqu'elle peut traiter chaque jour 80 quintaux de farine et fournir 10.500 kg de pain de toute qualité. Il est évident qu'une industrie installée dans ces conditions a besoin d'être alimentée par de grosses fournitures.
L'ingéniosité déployée dans l'agencement de l'usine n'en laisse pas moins subsister des frais généraux considérables, outillage perfectionné, magasins de vente en ville, voitures de livraison, etc., nécessitant un débit considérable. Ce n'est donc pas sans hardiesse que M. Gautier a réalisé le progrès.
Avant de donner une description détaillée de l'installation industrielle de M. Gautier, il est bon d'en donner le caractère général qui est la clarté et la salubrité des locaux. Partout l'air circule librement, et la lumière pénètre à volonté. Un large corridor très aéré, sur lequel donnent, la plupart des pièces, apporte partout la fraicheur et le bon air.

M. Gourdain, l'architecte de l'immeuble, a su ajouter à tous ces avantages si rares dans un établissement de ce genre, le maximum d'élégance qu'il comporte, s'efforçant, et y réussissant, de réunir le pratique à l'agréable sans rien sacrifier de l'un à l'autre. Les ouvriers ne se plaindront pas que leur patron les ait oubliés. Dès l'entrée de la maison, ils trouvent une salle qui leur est réservée, où ils peuvent déposer leurs vêtements en sûreté et s'adonner à tous les soins de propreté, y compris la douche.

jeudi 7 décembre 2017

Le Quartier des Habous



Le Quartier des Habous



Les Habous.

On considérait l'Administration des Habous comme une sorte d'institution de bienfaisance chargée de l'assistance publique musulmane. 
Il n'en est rien.
Suivant les volontés des fondateurs, elle se doit de veiller à ce que les revenus du vaste patrimoine confié à ses soins reçoivent bien la destination prévue par les actes constitutifs dont fort peu, d'ailleurs, ont un but de pure bienfaisance.
Quoiqu'il en soit, et tout en remplissant strictement une partie essentielle de ses attributions, l'administration des Habous n'a jamais marchandé son concours au Protectorat lorsque l'occasion s'est présentée de concilier les devoirs de sa gestion avec l'entreprise d'une œuvre philanthropique intéressant les locaux.


Entrée du quartier Habous de Casablanca.

C'est ainsi qu'elle n'a pas hésité à construire à Casablanca, à proximité de la route de Médiouna, tout un quartier de maisons bon marché. Frappée, en 1915, de la condition misérable des nombreux ouvriers et petits artisans marocains que l'ère des grands travaux appelait à Casablanca et qui, faute de locaux dans la Médina, devaient se contenter de tentes et de noualas sordides, la Municipalité conçut le projet de faire édifier, à leur usage, des maisons d'habitation à bon marché en harmonie avec les goûts et les habitudes des futurs occupants

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Les maisons du quartier des Habous de Casablanca.

Elle voyait aussi là un moyen, tout en décongestionnant la Médina, où la crise du logement sévissait déjà à l’état aigu, de grouper, en un lieu unique, une population flottante de plus en plus nombreuse qu'il serait plus facile de surveiller.
Il lui fut malheureusement impossible, faute de disponibilités financières, de mettre elle-même son intéressant, projet à exécution et l'appel qu'elle fit, dans ce but, à l'initiative privée resta sans écho.
Le projet, ainsi ajourné, fut repris, en 1917 par les Habous, à qui l'Administration supérieure avait songé à recourir.
Séduits par le côté philanthropique de l'affaire, ceux-ci donnèrent immédiatement leur pleine adhésion. Mais il fallait trouver un terrain approprié, car aucun de ceux appartenant aux Habous de Casablanca ne pouvait convenir.
M. Bendahan, propriétaire de vastes terrains en bordure de la route de Médiouna, au Sud du Palais du Sultan, et dont tous les anciens Casablancais ont apprécié la largeur de vues et le désintéressement, devait aider à la solution du problème.
Il voulut bien céder à titre gratuit, aux Habous, une parcelle de 4 hectares et leur donner option, pour un prix très réduit, sur un autre terrain limitrophe de 5 hectares, ce qui, l'option levée, rendait, les Fondations Pieuses propriétaires, à cet endroit de 9 hectares se prêtant parfaitement à la destination envisagée.
Comme contrepartie, les Habous s'engageaient à construire immédiatement 40 maisons.
Sans perdre de temps, et d'accord avec la Municipalité qui prenait à sa charge les travaux de voirie, ils se mirent à l'œuvre.


Une visite dans le quartier des Habous de Casablanca.

Malgré les difficultés de toute nature auxquelles ils se sont heurtés pendant la période de crise qui suivit la guerre, d'intéressants résultats ont été obtenus et l'on comptait, dans le nouveau quartier, 150 maisons, 65 boutiques, un four un moulin, un café maure et un vaste fondouk représentant, une dépense de plus d'un million et demi.
Tout en répondant aux règles de l'hygiène, ces immeubles, édifiés sur les plans de M. Cadet, architecte des Habous, sont agencés suivant les goûts de la clientèle à laquelle ils sont destinés et parfaitement, adaptés à leurs mœurs.
Cela explique la faveur dont ils jouissent parmi les marocains, indépendamment du prix de location en général peu élevé. Les maisons comprennent deux ou trois pièces, avec W.-C., cuisine et un petit patio aménagé pour recevoir des plantations. 
Le fondouk, reproduction fidèle des anciennes hôtelleries indigènes, le moulin, où un locataire avisé a installé une meunerie moderne, le four, sont très appréciés des habitants du quartier.
Plusieurs boutiques ont été agencées spécialement à l'usage des petits artisans : forgerons, serruriers, teinturiers, pour attirer dans l'important groupement urbain de la route de Médiouna, les corps de métiers qui y font défaut.

Un coin où les habitants flânent volontiers du quartier des Habous de Casablanca.

Là ne se bornera d'ailleurs pas l'effort des Habous. A leur programme de 1923 figure la construction d'une vaste Mosquée, d'une Kissaria, d'une cinquantaine de nouvelles maisons et d'une vingtaine de boutiques. Ces travaux, présentant, une dépense totale de plus d'un million, ont été mis à l'adjudication et seront incessamment commencés.




Photo. Chelle

Pour les années suivantes, et jusqu'à ce que la totalité du terrain soit utilisée, toutes les disponibilités des Fondations Pieuses de Casablanca seront employées à l'édification de nouvelles constructions dont le nombre ne sera jamais trop élevé pour recevoir les indigènes du bled qui s'installent volontiers à Casablanca, et ceux qui abandonnent l'ancienne ville pour les quartiers plus calmes de Mers Sultan.
Elle témoigne, une fois de plus, de la sollicitude pour ses sujets de S. M. Chérifienne qui préside, comme on le sait, aux destinées des Fondations Pieuses et qui suit, avec le plus bienveillant intérêt, le développement, autour de son Palais, d'une agglomération purement musulmane.

Mosquée Sidi-Mohammed-ben-Youssef.

Inaugurée le 12 juin 1936 par le jeune sultan Sidi Mohamed
Auguste Cadet a particulièrement soigné les éléments décoratifs (bois sculpté, gebs, etc.) du mihrab et du minbar qu’il savait être les pièces maîtresses de toute mosquée.
La mosquée Sidi Mohammed, bien que récente, devient très vite la mosquée la plus prestigieuse de la ville, grâce à ses proportions, à sa décoration somptueuse.


La Reconnaissance d'un Peuple




La Reconnaissance d'un Peuple






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L'amélioration de l'état de santé du Maréchal Lyautey a causé une joie profonde dans toute la population. En l'occurrence, le Résident Général aura pu mesurer la portée du grand œuvre qu'il a réalisé en ce pays qu'il gouverne depuis plus de dix années et dont, à vrai dire, il a restauré l'âme non moins que la terre. 
Cela, nous venons de le sentir intensément au spectacle des témoignages d'affection les plus divers qui, de la-colonie comme des indigènes, des villes comme du bled, ont afflué à Fez, où le Maréchal avait dû s'aliter, de retour de la Conférence d'Alger.


FEZ. — Une des belles portes de la ville Phot. Flandrin.


Dès les premières nouvelles d'une aggravation de la maladie, l'inquiétude des Marocains était devenue évidente. 
Si le Mouqim el Am n'était plus là ! Cette pensée ne cessait de hanter les protégés avertis de certaines erreurs algériennes, et qu'une domination à l'anglaise ferait se soulever unanimement. 
Si Lyautey n'était plus là ! Alors, en un temps où soufflent les vents de Moscou et d'Angora, où la plupart des colonies musulmanes affirment une haine chaque jour plus agissante contre l'Occident et ceux qui le représentent, les Marocains, héritiers les plus légitimes de cette Afrique berbère, jamais maîtrisée depuis Juba, se sont rendus en foule aux sanctuaires les plus vénérés et les prières coraniques ont monté vers le ciel, implorant Allah pour qu'il garde longue vie au chrétien Lyautey qui les a si bien compris, respectés, aimés.
 A Rabat, à Salé, ce furent des prières publiques, tandis que des cavaliers du Sultan partaient au galop pour prier à Moulay Idriss Zerhoun.
A Meknès, confréries, et corporations envahirent spontanément la mosquée Si Kaddour el Alahmi ; à Safi, la piété populaire s'exprima par un message touchant envoyé à la Maréchale Lyautey, Mais, c'est à Fez, qu'on a  le mieux discerné le miracle de la politique du protectorat. 
Oui, miracle ; le mot n'est pas flagornerie. Fez, capitale berbère ; Fez-la-Rouge de 1912 ; Fez où réside une fierté de cité antique, où les dissidents Djebala, Chleuh côtoie les officiers à travers le dédale des souks étroits ; Fez où, dans le cadre du gâchis mondial, l'ordre et la paix des esprits constituent une manière d'anomalie; Fez, où se sont popularisées toutes les puissances intellectuelles et morales de l'Islam marocain, Fez a prié pour le Chef français avec la ferveur, des jours où il voulait arracher à son destin l'illustre Sultan Moulay-Hassan. 
Dans le large patio blanc du palais de Bou-Jloud, que trouble seulement le jet bruissant de la vasque, il y avait un cortège dont l'émotion visible dépassait la splendeur. C'étaient à la fois, délégués par le peuple les plus beaux et les plus vertueux, les plus riches et les plus religieux des Fassis : chorfa, théologiens, cadis, membres du madjless municipal, notables de la bourgeoisie et des corporations conduits par le mokkadem des chorfa de Moulay Idriss et le chérif El Kettani, par Si Mohamed El Baghdadi, Pacha de la ville, et Si Driss El Mokri, frère du Grand Vizir de l'Empire. 
C'était à l'heure de la troisième prière, entre midi et le coucher du soleil. Les étendards brodés des confréries, rouges, verts, roses, semblaient de magnifiques symboles d'une foi séculaire. Alors, les croyants se sont tournés vers l'Orient, leur visage consterné s'est figé dans la sérénité.
Des lèvres du Cheikh des Kettaniynes s'est échappée la Fatiha, la prière suprême des grands périls, la première sourate du Coran dont l'énoncé suffit à l'infidèle pour entrer en : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! Louange à Dieu, souverain de l'Univers, le clément, le miséricordieux, souverain au jour de la rétribution. C'est toi que nous adorons, c'est toi dont nous implorons le secours. Dirige-nous dans le sentier droit, dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits. de ceux qui n'ont point encouru ta tolère et qui ne s'égarent point. Amen ! » Puis, suivi d'un jeune homme, hier encore élève du Collège Musulman, le Cheikh s’en est allé remettre au Maréchal deux énormes cierges de cire jaune, une jatte pleine de l'eau de la fontaine sainte de Moulay-Idriss.
Mais c'est bien la gratitude de tout le Maroc qui s'est manifestée. 
A Salé, les Israélites ont exorcisé le Résident en lui donnant un autre nom ; ils ont fait œuvre propitiatoire en distribuant de l'argent aux pauvres. Et quel tribut à la vérité vient offrir cette humble lettre anonyme d'un Israélite de Casablanca au Maréchal :
« Je promets de porter à notre « Rabbi Eliaou » cinq paquets de bougies dès que vous serai en parfaite santé ; ce « don est fait de tout mon cœur selon mes moyens, car « vous avez été toujours bon et juste » (sic).
Ce n'est donc pas en vain que Lyautey a mis à la base de son effort ce qu'il appelle la « parcelle d'amour ». Le cœur gisant mort L’œil ne peut voir : quelle fortune pour la France d'être vue à sa propre image, à travers l'incarnation même de l'intelligence et de la magnanimité.